Il y a un an, un concours de nouvelles était organisé sur le thème "Maman". Je venais de perdre la mienne.
" Et maintenant ? " écrit pour l'occasion de ce concours, en respectant un certain nombre de signes, n'a pas été retenu. En ce jour très particulier où toutes mes pensées sont pour cette
maman qui, il y a un an exactement nous quittait, j'ai envie que cette nouvelle sorte de son carton, de l'offrir à la lecture.
ET MAINTENANT ?
La porte de la maison à peine ouverte, Méline ne peux retenir l'appel s'apparentant à un cri. Cri de refus face à l'inéluctable, et que, depuis quelques jours, son ventre noué a fomenté à l'idée
de sa venue. L'appel se répand dans les pièces du bas, grimpe à l'étage, se faufile dans les chambres, glisse derrière les meubles, feint de chercher. Méline pourrait crier d'autres
« maman ! », tous les mamans souhaitées, depuis le 23 septembre, sa mère ne répond plus.
Dans le passé, Méline n'avait jamais eu besoin de l'appeler. Lorsque sa mère se sentait trop fatiguée pour aller, avec son mari, l'accueillir à la gare, elle guettait alors le bruit de la voiture
qui la ramènerait, tout en vaquant pour oublier son impatience. Le pire, disait-t-elle, c'est l'attente. Aussi trouvait-t-elle toujours, malgré sa faiblesse, une tâche à exécuter pour s'occuper.
C'est seulement ainsi qu'elle aidait le temps à filer. Ce temps qui, ordinairement, courait plus vite que désiré.
Dès que sa mère entendait le moteur qu'elle reconnaissait entre tous, elle se hâtait d'aller à la rencontre de sa fille et s'écriait en la découvrant : ça y est, tu es là ! Avec
ses mots, quelque chose semblait se dégonfler, comme si tous les mois passés sans Méline s'étaient accumulés en elle et libéraient leurs poids de manque. Pour le sourire que sa mère lui offrait
alors, pour l'étincelle dans son regard et son visage soudain affranchi des multiples douleurs de son corps, Méline regrettait de ne pas accomplir plus souvent les kilomètres qui les séparaient.
Rentre vite, ma chérie, viens ! Comment vas-tu ? Tu as fait bon voyage ? Des questions, mais aussi des affirmations. Tu as grandi ! Mais non, maman, je ne grandis plus à mon âge ! Mais si, tu as
grandi ! Et comme tu es belle ! Toujours aussi belle !
C'est plus fort que Méline :
Son père rit, amusé et ému à la fois. Lui aussi parle souvent à haute voix à sa femme depuis qu'elle est partie avant lui. Il ne se sent plus seul à être un peu fou, à l'emmener partout.
Méline ne faillit pas au rituel du café, ce breuvage de l'accueil, pris à la cuisine, générateur de confidences autour de la table, que sa mère, immanquablement, lui proposait alors qu'elle
venait tout juste d'arriver.
Cette fois, face à elle, s'est installé son père. Avant, il laissait ce moment à la mère et à la fille, prétextant une besogne à achever, ce qui ne dupait ni l'une ni l'autre. Aujourd'hui que sa
femme est décédée, il lui est important d'agir comme elle, d'être à son image, attentionné, empressé, à l'écoute. Il veut la remplacer.
A côté de lui, la chaise sur laquelle s'asseyait sa mère. Coup au cœur, nœud dans la gorge, boule à l'estomac. C'est ce vide sans l'être que Méline appréhendait avant cette première visite depuis
l'enterrement. Ne pas trouver sa mère, mais toutes les choses lui ayant appartenu, attisant l'absence éternelle.
Tant qu'elle restera à cette place, cette chaise ne deviendra jamais un simple siège et, du vivant de son père, elle sera toujours occupée. Sur son dossier, un des gilets et foulards maternels
mis seulement dans la maison. A l'intérieur d'une manche, un mouchoir froissé. Méline ne doute pas qu'il est dans l'état où sa mère l'a laissé avant de les quitter deux mois plus tôt.
Quant au salon, il semble que cette dernière va y rentrer dans un instant, farfouiller dans son sac posé sur un fauteuil, s'envelopper de son châle en alpaga reposant sur un accoudoir, s'emparer
du papier dépassant de la poche de sa veste rouge rangée sur un dossier, plier soigneusement son étole gisant sur le guéridon. Elle effleurera son collier préféré, enroulé par ses soins autour
d'un chandelier, ce collier qu'elle avait oublié d'emporter au ciel avait dit une de ses petites filles. Puis, elle montera à l'étage en invitant Méline à la suivre pour lui montrer ses nouveaux
achats. Encore des nouvelles robes, maman ? pense Méline, espiègle, en finissant de boire son café.
Ce n'était qu'après s'être rassurée sur la vie de sa fille qu'elle s'enquérait : alors comment tu me trouves ? La question était pour la forme. S'ils n'étaient ses nombreuses douleurs, sa mère
considérait qu'elle vieillissait bien. Elle poursuivait malgré tout : ça se voit que je suis fatiguée ? Je ne sens pas mauvais au moins ? Le pire dans la vieillesse, c'est l'odeur ! Je ne sentais
pas comme ça avant ! Dis, et si tu n'avais pas grandi comme je le pense, mais moi qui avait rapetissé et qui, de ce fait, te juge plus grande ? Peut-être, suis-je comme ces adultes qui reviennent
dans des lieux qu'ils ont connus enfants et qu'ils estiment beaucoup plus petits que dans leur souvenir ?
Il n'était pas nécessaire à Méline de mentir à sa mère pour la fortifier dans la vision qu'elle avait d'elle. Oui, celle-ci était usée physiquement par les années et comment ne pas l'être à la
suite d'une vie de presque un siècle, mais il était vrai que sa mère vieillissait bien. Prenant soin d'elle et de la vivacité de son esprit, toujours plus élégante. Elle avait de beaux cheveux
qui refusaient inexorablement de blanchir entièrement. Si son visage s'avachissait, il était en revanche dénué de rides comme dans sa jeunesse. Elle aimait le rehausser d'un soupçon de maquillage
sur les pommettes et sur les lèvres. « une touche légère surtout, il ne s'agirait pas que je ressemble à mon âge à une palette de peintre ! » Elle sentait toujours le savon, donnant
l'impression de s'être lavée à l'instant, d'avoir chassé cette odeur de vieux qu'elle détestait.
Néanmoins, lors de certaines visites, Méline recevait un coup de poignard en plein cœur. Sa mère avait pris un coup de vieux depuis la dernière.
Au fil des ans, Méline éprouvait son vieillissement. Les épaules qui se voutent, l'amaigrissement, le visage épuisé à porter le corps se mouvant de plus en plus difficilement, la peau flasque
sous les jolies robes, les forces déclinant (dis, puisque tu es là, tu m'ouvrirais cette boite ?), la démarche vacillante générant des chutes, les gestes simples se réalisant laborieusement et
d'autres, ne pouvant plus être exécutés (dis, puisque tu es là, tu me couperais les ongles des pieds ?), la mémoire et la concentration qui s'enfuient.
-
Je suis une vieille maman, disait-t-elle à Méline.
-
Oui, mais une super maman.
Une fois confortée sur son apparence, un peu de compassion lui était nécessaire. Le corps brisé par le temps traversé et des accidents, elle en souffrait terriblement. Juste revers des choses,
Méline devenait alors la mère de sa vieille maman mal en point, fragilisée, la choyait comme jamais peut-être elle ne l'avait choyée quand celle-ci était en meilleure santé. Sa mère se laissait
faire, mais très vite souhaitait retrouver l'ordre des choses : c'était elle la mère, c'était à elle de bichonner Méline ! Celle-ci alors à son tour s'abandonnait. Ne venait-t-elle pas aussi la
voir pour cela ?
- Et qui donc, maman, va me dorloter maintenant ? songe Méline en regardant la chaise vide à côté d'elle.
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